mercredi 12 février 2020

[Chronique] LÉlégie des Immortels - Flo Renard

 L'Élégie des Immortels - Flo Renard









Titre: L'Élégie des Immortels
Autrice: Flo Renard
Auto-Édition
Genre: historique, romance, fantastique



Résumé:


Une jeune fille de bonne famille qui rêve d’émancipation. Un ancien poilu meurtri par la guerre. Un vieux livre que recherche un étrange lecteur. Un médaillon immémorial. Le journal d’un officier prussien. D’énigmatiques partitions. Un appel au secours. D’inconcevables révélations…

Le secret de la vie éternelle.                                 

Nous sommes en décembre 1921 et Armande, rêvassant près de la fenêtre à la veille des vacances, ne se doute pas du bouleversement que va subir sous peu son existence… ainsi que celle de son ami Marceau.


Entre enquête, romance et mystère, L’Élégie des immortels est un roman de fantastique à l’ancienne, au style délibérément rétro. 

Biographie de l'autrice:


Habite à Marseille et travaille dans une bibliothèque universitaire. Aime la lecture, classique et contemporaine, et s'évade aussi bien au fil des pages cornées d'un vieux bouquin que l'écran d'une liseuse. Aime le vent et déteste la pluie. S'est mis à la course à pied depuis peu et ambitionne de courir un jour le Marseille-Cassis. Adore le chocolat, le vrai, le bon, le raffiné, et voit la Belgique comme une terre de fantasmes. 
Twitter de l'auteure: https://twitter.com/florenard13 



Chronique d'Aurélie

​​Tout d’abord, un immense merci à Flo. J’ai eu la chance de découvrir ce roman en avant-première, en tant que bêta-lectrice. Et même plus, puisque j’avais eu le plaisir de découvrir le prologue il y a presque deux ans, de passage chez Flo qui me l’avait fait lire. Je vous laisse deviner à quel point j’avais hâte d’avoir la totalité du roman entre les mains, après avoir lu ces premières pages !

Comment parler de Flo sans parler de sa plume ? Ceux et celles qui me suivent depuis longtemps savent à quel point j’avais adoré Aux Petites Heures de la Nuit et Marathon Men, de la même autrice, entre autres pour la qualité de l’écriture de Flo (pas que, évidemment, ces histoires sont géniales et je vous invite à les lire. Si vous n’êtes pas convaincus, déjà filez lire mes chroniques pour ces deux romans :

Trève de digression. J’ai donc un grand faible pour la plume de Flo, qui, déjà, est si fluide, belle, envolée et riche, mais en plus se plie parfaitement à l’ambiance de ce livre. En effet, l’époque retracée ici est celle de l’après-guerre, années 20, et le style de l’autrice se marie à merveille avec l’atmosphère d’une telle période, entre élégance, lyrisme, retenue et réalisme parfois poétique.

 Vous le savez, j’adore les romans historiques. Alors forcément, savoir que j’allais plonger ici dans une autre époque, à la fois proche et lointaine de nous de bien des manières, me plaisait d’avance. Et c’est une immense réussite, je me suis complètement engloutie dans l’atmosphère des années 20 à travers ce récit, j’y étais, complètement. Comme je l'ai dit à l’autrice, je suis en plein dans la série Downton Abbey en ce moment, qui se déroule dans la même période, et ça collait parfaitement. C'était même un plaisir de suivre les deux en parallèle, d'approfondir l'époque en passant d'un média à l'autre. De pouvoir faire tous ces ponts, tous ces parallèles entre L’Élégie et Downton.

Les quelques scènes de guerre que l’on suit dans le roman, qui se déroule après la guerre mais comporte certains flash-backs ou retours en arrière, sont violentes et crues, elles vous projettent complètement dans l'horreur et la terreur du moment, aux côtés des pauvres soldats vivant cet enfer.

D'un autre côté, la pudeur de ces mêmes survivants au quotidien, alors que plus personne ne veut entendre parler de la guerre, alors que personne ne les croit sur ce qu'ils ont vu et vécu était complètement à l'opposé de la brutalité des combats et bombardements, et très bien menée. C'est assez terrible la manière dont l’autrice amène les injustices faites à ces héros de guerre devenus de pauvres hères souvent sans le sou, que tout le monde trouve ennuyeux, et qui en sont réduits au rang de poids pour la société, alors qu'ils ont tout donné. J'ai adoré ces contrastes, ce réalisme empreint de poésie dans tout ce que l’autrice décrit. Que ce soit cela ou les batailles, les dessins de Marceau, notamment celui qui est décrit en détail d’un cheval mort sur un champ de bataille, mais pas que, Flo met une note de beau dans l'horreur et le laid, une note d'humour dans ces moments de pure terreur qu'ont vécus nos chers poilus, c'est un vrai plaisir à lire, même si évidemment, ça a un côté dur, cru, bouleversant.

J'ai beaucoup aimé aussi les doux contrastes des deux mondes presque opposés que sont celui de Marceau (classe plutôt pauvre) et celui d'Armande (famille de riches bourgeois ayant profité de la guerre pour faire davantage fortune), la manière dont Flo évoque l'après-guerre et le mélange subtil des classes sociales alors que la société évolue. Là encore, tant de différences, tant d’impossibles, et pourtant la guerre aura permis de changer la donne, de permettre de créer des passerelles entre ces univers.

Le personnage d'Armande est extraordinaire. J'ai aimé la manière dont l’autrice la rend féministe, décidée et avant-gardiste, et pourtant pleinement de son époque. Elle a beau lutter pour sa liberté et son indépendance, elle reste cette femme frêle et délicate, élégante et racée qui provient d'un ancien monde, dont elle possède les codes. Elle s'en émancipe tout en conservant les stigmates de son éducation. Retenue, innocence, un fond de naïveté, qui la rendent tellement attachante, même si parfois ce sont des poids du passé dont elle aimerait s’affranchir. Elle évolue, devient plus libérée, plus volontaire, plus dégourdie, mais elle garde cette douce pudeur et cette marque de son monde, de la société dans laquelle elle a évolué. C'est beau et touchant.

La romance entre Marceau et Armande est pour le coup complètement ancrée dans ce monde. Timide, douce, discrète, ils s'aiment comme des fous et pourtant ils respectent ces codes d'un autre temps, qui ne peuvent que toucher, émouvoir et faire sourire. Ils sont tout bonnement adorables dans leurs balbutiements, dans leur retenue, dans ces gestes et mots doux qu'ils échangent. Beaucoup de passion dans les appellations qu’ils se donnent, dans certains baisers, et pourtant toujours cette pudeur, cette timide chasteté qui appartient à leur monde. Le vouvoiement était parfait pour l'époque, il nous plonge encore davantage dans cette ambiance 20ties, dans ces règles de ce monde à la fois si proche de nous, et pourtant foncièrement différent. C'est doux, c'est beau, c'est léger, touchant et drôle.

Je les ai tous les deux adorés, ils sont à la fois si semblables et si différents, deux doux rêveurs qui osent croire à un autre monde et sont prêts à le cueillir sans souci des conséquences, ou presque. La poigne d'Armande est adoucie par la tendresse et la timidité de Marceau, son cartésianisme par la poésie et la sensibilité de cet homme à la fois charmant et tout doux. En fait, globalement, j'ai aimé les contrastes des différents poilus qu’on croise à travers le roman, ils ont fait la guerre, ils ont tué des hommes, mais ils sont tellement doux et gentils! C'est une excellente idée d'avoir brisé l'image du soldat dur, coriace et cruel, qui n'est en rien la réalité, bien sûr.

Le personnage de Marceau, donc, m'a beaucoup touchée également. J'aime son côté artiste, j'aime son monde intérieur torturé, qui peu à peu se colore alors qu'il découvre l'amour auprès d'Armande. J'aime ses rêves fous, ses espoirs sans limites, la manière dont il se lance à corps perdu dans cet amour qui devrait être interdit, pensant plus à l'idée qu'Armande puisse un jour le détester à cause de son bras en moins qu'à la possibilité que les Meaudre (la famille d’Armande) les séparent tous les deux... Ils sont tous les deux résolument tournés vers l'avenir, et ça a un côté beau et magique.

J'aime aussi la manière dont, encore une fois, Flo traite du handicap. Avec ce tact qui est sien, entre gravité et légèreté, souffrance et humour. Suivre les pensées et douleurs, psychiques et physiques, de Marceau, mais aussi la manière dont il veut avancer dans la vie, dont il traite parfois son handicap avec tellement d'humour, je trouve ça juste, et beau. Cela nous permet d'appréhender le handicap, quel qu'il soit (puisque là encore, le handicap est évoqué de multiples manière, à travers les personnages magnifiques que sont Jean et sa jambe raide, et Paul, bien sûr, et sa terrible histoire...), de le vivre, de l'accepter sans en faire des caisses ni tomber dans la pitié. C'est une belle leçon de vie que cet axe que l’autrice aime utiliser dans ses romans, et qui ici fait évidemment sens, puisqu’on y parle de l'après-guerre et des ravages de cette dernière...

J'ai énormément apprécié le personnage de Paul, et son histoire. Globalement, les personnages m'ont tous semblé ou bien attachants, ou bien vraiment désagréables, mais Paul m'a particulièrement émue, sans doute parce que l’autrice nous fait vraiment entrer dans son vécu vis-à-vis de la guerre... et pire encore, de ce qu'il a subi après, à cause du corps médical.

Cette époque est absolument horrible pour les personnes qui ont des troubles psychiques (heureusement que Paul n'a pas annoncé aux médecins son secret qui n’en est plus un pour ses proches :’( ), et Flo retrace très bien cette manière dont il est baladé partout, sans pouvoir dire stop ou faire cesser ce qui tient plus d'expérimentations douteuses que de réelles avancées de la médecine, les tortures subies, qui le font au final plus encore plonger dans sa souffrance et sa "maladie"... C'est terrible.

Et la manière dont il reprend vie peu à peu, avec Edmond, puis avec Armande, est très touchante. Montrer qu'il y a de l'espoir, qu'il faut juste trouver les personnes capables de nous écouter, de nous comprendre, et de nous accepter. Le duo Edmond-Paul, au passage, est aussi discret que touchant, surtout qu'au final, ils auront eu besoin l'un de l'autre, et seront capables pour l'un de donner après avoir reçu, pour l'autre d'accepter de recevoir en retour...

Une belle place est donnée aux arts, appréciable car elle met tout en perspective. Tantôt synonyme de souvenirs, soutien pour une guérison inespérée, lueur d'espoir, support à l'intrigue, entre magie, horreur et suspens, le dessin, la musique, l'écriture sont des piliers importants de l'histoire, que j'ai énormément appréciés.

L'intrigue en elle-même est palpitante et bien menée. On y sent l'influence de Cthulhu (c’est annoncé dans l’avant-propos, c’est inspiré de l’ambiance de Cthulhu sans chercher en rien à copier l’idée du mythe, juste en intégrant de petites touches des éléments de cet univers, de sa cosmogonie, simplement), mais discrète, par touches de douceur, un petit fond d'horreur qui ne tombe pas dans le mélo ou dans l'insoutenable, juste ce qu'il faut pour captiver l'attention et rendre impossible l'idée même de lâcher le bouquin! C'est haletant et palpitant, cela donne une soudaine dynamique à la douceur de l'histoire.

Pour ma part, j'ai adoré toute la première partie dans laquelle "il ne se passe rien", j'y mets des guillemets parce que suivre le quotidien de nos héros, voir leur romance naitre, assister à toute cette effervescence dans ce monde d'après-guerre en soi ce n'est pas "rien se passer", évidemment. On vit avec les personnages, on plonge dans leur univers, on s'émeut, on s'agace et on s'émerveille avec eux...

Et puis peu à peu le rythme se fait plus rapide, plus endiablé, alors qu'Armande et Marceau montent à Paris et enquêtent sur les misères d'Edmond... On saute d'un coup dans l'effervescence de Paris, avec cette enquête qui devient plus emmêlée, plus inquiétante, plus intrigante au fil des pages. Ce changement de cadence arrive au bon moment, et m'a semblé juste parfait. Les révélations s'accumulent, se précisent, l'action devient omniprésente, l'étau se resserre... Et on se met à vibrer différemment avec les personnages, qui s'aiment davantage à chaque page, peut-être un peu poussés par la peur qui leur serre le ventre, même si leur amour tombe sous le sens...

Le fond de fantastique se précise également, et il est le bienvenu. Si au début ce ne sont que des ébauches qui nous permettent d'entrer pleinement dans le réalisme d'une époque à la fois proche et lointaine, une fois que nous nous y sommes engloutis, cette intrigue fantastique nous pousse à découvrir d'autres pans de cette époque, l'occultisme, tout ce monde caché qui a toujours existé et qui construit merveilleusement un pont entre deux mondes. Celui de l'avant-guerre, et celui de l'après. La libération des mœurs, des croyances, qui va nous pousser, avec Armande, à revendiquer une autre place pour la femme, plus d'égalité dans un monde où la hiérarchie sociale est en train de s'écrouler peu à peu.

Un roman magnifique, que j’ai pris un plaisir infini à lire. Un très beau coup de cœur que je vous recommande plus que chaudement <3



Points positifs : écriture fluide, qui oscille entre lyrisme et réalisme. Des personnages vraiment très travaillés, attachants, à la fois drôles et touchants. Un scénario captivant, une intrigue qui tient en haleine. Une époque historique très bien retracée, qui nous permet de nous plonger complètement dans un autre temps.

Points négatifs : pas trouvés, à part que l’autrice écrit beaucoup trop bien et que ça a été difficile de lâcher le roman une fois fini ! <3 


Note : 5/5


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