mardi 3 avril 2018

[Chronique] Le mari de mon frère 1 - Gengoroh Tagame

Le mari de mon frère, tome 1 - Gengoroh Tagame









Titre: Le mari de mon frère, tome 1
Auteur: Gengoroh Tagame
Éditions Akata
Genre: manga, seinen, tranche de vie
Âge: tout public
4 tomes, série terminée





Résumé:


Yaichi élève seul sa fille Kana. Un jour, leur quotidien est perturbé par l'arrivée d'un Canadien, Mike Flanagan, qui n'est autre que le mari du frère jumeau, aujourd'hui décédé, de Yaichi. Mike est venu faire un voyage identitaire dans la patrie de l'homme qu'il aimait mais Yaichi ne sait absolument pas comment se comporter vis-à-vis de ce beau-frère homosexuel. Kana l'y aidera.



Biographie de l'auteur:


Gengoroh Tagame est sans conteste le plus connu et le plus talentueux des dessinateurs de mangas gay.  Après des études à l'université des Beaux-Arts de Tama, il a travaillé comme directeur artistique, puis, en 1986, il a commencé à réaliser ses propres mangas. Il est devenu « mangaka », auteur de mangas, à plein temps, en 1994. En 2005, son manga Gunji (軍次) est publié en France sous le nom de Goku.





Chronique d'Aurélie


Ce manga, ça fait longtemps que je me dis que je dois le découvrir à tout prix, mais je dois l’avouer, la couverture ne m’a jamais engagée, et j’ai tergiversé plus que de raison. Je ne suis pas fan du tout de ce genre de dessins, mais les avis positifs tombant sur cette histoire m’attiraient, et une amie de passage chez moi a su me convaincre qu’il fallait vraiment que je la lise.

Et franchement, comment regretter une découverte qui s’est achevée en coup de cœur ? À tel point que je regrette de m’être montrée précautionneuse et de ne pas avoir pris les tomes 2, 3 et 4 ?

Et puis au final, la couverture a un aspect très tout public plutôt plaisant. Doux, tout comme cette histoire qui nous parle d’homosexualité avec autant de simplicité que de profondeur. Avec réalisme, et autant de force que de légèreté. Et les dessins à l’intérieur sont plutôt agréables, nous plongeant dans une ambiance attendrissante sans tomber aucunement dans le cucul, au contraire, c’est un manga très ancré dans le concret, dans le réel. Aussi bien au niveau du style de dessins très bara (mangas gays pour hommes –men’s love) que de l’histoire en elle-même.

Alors, qu’on se le dise, Le mari de mon frère n’est pas un yaoi, et n’est absolument pas une romance. Pas d’histoire d’amour ici, je n’ai lu que le premier tome mais on m’a confirmé que ce n’était pas le sujet de cet ouvrage. « Juste » une tranche vie à travers la rencontre de Yaichi et sa fille Kana, et Mike, l’époux du jumeau de Yaichi. Un jumeau… dont Kana ignorait tout jusqu’à l’arrivée de Mike dans leurs vies.

C’est donc une histoire de « quotidien » qu’on lit ici. Avec ce que l’arrivée de Mike dans la vie de Yaichi et Kana va apporter de bouleversements, de joies, de tristesse et de remises en question. Yaichi se considère comme n’étant pas homophobe, mais à côtoyer Mike, il réalise peu à peu ses propres limites, ses propres jugements. Entre ses réactions contenues (on voit comment il réagit dans sa tête/ comment il réagit en vrai, c’est bien fait), les réactions de Mike qui parfois lui font peur (d’autant que Yaichi est, forcément, le portrait craché de son jumeau), et les questions « impolies » de Kana, qui veut tout savoir, c’est un sacré bazar dans la vie de Yaichi.

Kana est tout bonnement excellente. En tant qu’enfant, elle n’a pas de préjugés, pas d’inhibition, et elle pose toutes les questions qui lui viennent à l’esprit : « au Canada, des dames, elles peuvent se marier ensemble ? » « C’était qui le mari et qui l’épouse ? » « Elles ont un enfant ? Et il peut avoir deux mamans ? » Des questions d’enfant, simples mais finalement profondes, pures mais justes et qui, peu à peu, vont amener son père à réfléchir à sa façon d’être et de penser. « Kana a raison… s’il avait été l’épouse de mon frère… j’aurais sûrement trouvé ça naturel de l’inviter à rester à la maison… »

C’est donc un manga qui nous permet de nous poser des questions avec Yaichi et Kana. De prendre de la latitude, de mettre les choses en perspective. Un appel à la tolérance sans pression et sans jugement. Parce qu’on est dans la tête de Yaichi, et que quelque part, on comprend ses réactions. Qu’avec lui, on voit à quel point on peut être étriqués et condamner sans réfléchir. Mais comme Yaichi réfléchit, justement, se remet en question, évolue en douceur, on creuse plus en profondeur, et simplement… on savoure. On savoure ce quotidien bouleversé, ces liens familiaux naissants qui se forgent, cette complicité qui se crée même si parfois, on bute avec Yaichi sur un nouveau « problème ».

L’homosexualité y est ici abordée à la fois avec simplicité et naturel, et aussi avec ce regard teinté par nos conditionnements sociaux qui nous poussent au jugement et à l’incompréhension. L’ignorance, c’est finalement ce qui cause beaucoup de maux dans notre monde. Quand on ne « sait pas », qu’on ne prend pas le temps de réfléchir en se détachant du conditionnement socio-culturel, on voit l’autre à travers le filtre du mépris, de la peur, de l’incompréhension, qui mène à la colère, à la haine, au dégoût. Et ici, Yaichi se rend compte peu à peu de ses propres limitations, de cette ignorance qui fait qu’il ne comprend pas. Et donc, qu’il réagit de manière inappropriée, même si ça reste en général juste dans sa tête.

C’est un vrai appel à l’amour et à la tolérance que ce manga touchant et doux. Sans être moralisateur, même loin de là. Parce qu’on entre dans le quotidien de cette petite famille, qu’on suit leurs questionnements, leurs peurs, simplement. Mike, en prime, est un personnage super gentil, très gros nounours, il est là pour lier connaissance avec sa famille par alliance, pour honorer la mémoire de son époux. L’affection que lui et Kana se portent presque tout de suite est touchante, et aide énormément à se fondre dans l’ambiance très émouvante de cette petite famille « pas comme les autres ». C’est tout simplement profondément émouvant. Et juste.

Une histoire à découvrir, vraiment. Elle est tout public, je sais que beaucoup de CDI et de bibliothèques l’achètent, et c’est évident qu’on devrait la faire lire aux jeunes ados (et moins jeunes !), et même aux enfants qui pourraient apprécier leur lecture. Ce n’est pas à proprement parler un manga « jeunesse » pour autant, il possède une réelle profondeur qui touchera nombre d’adultes, que ce soit des gens qui, comme moi, sont très impliqués dans la cause LGBT, ou simplement qui se posent des questions… ou sont assez ouverts d’esprit pour apprécier le superbe message qui émane de cette œuvre.

En plus, pour ceux qui ne sont pas forcément très au fait de la culture LGBT, il y a des pauses, dans le manga, avec des « petits cours de culture gay » (qu’on peut lire ou passer, au choix), et qui sont foncièrement intéressants et bien faits. Et qui nous apprennent des choses sur cette culture que tous ne connaissent pas forcément très bien. C’est un gros, gros plus de ce livre, à mes yeux. <3



Points positifs : l’histoire est à la fois douce et poignante, avec un engagement réel ; les personnages sont touchants et profonds ; les réflexions sont éclairées et réalistes ; les « petits cours de culture gay » sont un gros, gros plus pour les néophytes ou les plus jeunes.

Points négatifs : la couverture m’a d’abord peu parlé, et les dessins sont assez particuliers (en soi ce n’est pas vraiment négatif mais bon).




Note : 4,8/5



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